AFP - Publié le Vendredi 9 Octobre 2020 à 12:00

Derrière le Corbeil-Essonnes de Dassault, la Suisse, l'Algérie et le Liban


​Paris - Des espèces en provenance de Suisse, des virements sur des comptes en Algérie, des chèques versés au Liban: au procès des soupçons d'achats de votes à Corbeil-Essonnes en 2009 et 2010, le tribunal s'est penché jeudi sur les chemins détournés empruntés par l'argent de Serge Dassault.


Les investigations sur un système présumé de corruption électorale dans cette ville proche de la capitale ont mis au jour des flux de millions d'euros qui ont transité depuis des comptes du milliardaire vers les habitants de la commune, via des circuits internationaux complexes.

Jeudi, le tribunal correctionnel a longuement détaillé ces montages en interrogeant les prévenus, des proches de Serge Dassault, faute de pouvoir questionner l'industriel, décédé en 2018 à l'âge de 93 ans.

La présidente du tribunal pose d'abord son doigt sur la Suisse. Aux enquêteurs, un comptable helvète avait décrit comment il acheminait pour le compte de l'avionneur, via une société financière, des espèces dont l'accusation soupçonne qu'au moins une partie était distribuée à Corbeil-Essonnes (Essonne).

Un total de 7,45 millions d'euros a ainsi été transporté en 33 fois par "liasses de 100 euros" dans des "sacs en plastique", entre 2008 et 2012.

Homme de confiance de Serge Dassault, Gérard Limat, décédé en 2019, réalisait aussi des virements depuis le compte au Luxembourg d'une société baptisée "Merger", domiciliée aux Iles Vierges Britanniques.

Selon l'accusation, des centaines de milliers d'euros ont atterri sur les comptes d'habitants de Corbeil-Essonnes - ou de prêtes-noms - avec les mentions "action humanitaire", "virement à titre privé"...

Younès Bounouara, soupçonné d'avoir été un intermédiaire-clé du système d'achat de votes, a reçu 1,9 million d'euros entre 2008 et 2010 via les comptes de proches en Algérie.

"Ces virements, je les ai reçus", reconnaît-il dans le box des prévenus. "Une partie était pour moi, une partie ne l'était pas. Mais je préfère m'arrêter là. J'ai assez de soucis, je ne vais pas en rajouter", lâche-t-il de la même voix cassée depuis le début du procès. "En prison, on m'a dit qu'il valait mieux que je ferme ma gueule"...

La présidente aborde ensuite une série de prêts accordés par Serge Dassault pour monter une "laverie", payer une "licence de taxi" ou fonder une "crèche au Maroc": une vingtaine de bénéficiaires pour un total de 1,4 million d'euros. Aucun de ces prêts n'a jamais été remboursé.

Trois militants ont déclaré aux enquêteurs que leur projet de bar à chicha "Saphir bleu" à Agadir, pour lequel Serge Dassault leur a "prêté" 197.000 euros, était "bidon" et visait à rémunérer leur participation aux élections.

S'ils n'ont pas remboursé ce prêt, "c'est parce que ce sont des voyous", lance à la barre Jacques Lebigre, ex-adjoint au maire, qui assure que le milliardaire voulait simplement "aider" des jeunes en difficulté à monter leur entreprise.

Alors oui, "certains se sont plantés", dit-il. "M. Dassault a donné ou prêté beaucoup d'argent au cours de sa carrière et il a été beaucoup déçu, pas seulement par des jeunes des quartiers", s'emporte-t-il, contestant vigoureusement tout achat de vote.

D'autres mouvements de fonds ont été retracés en France, notamment 734.000 euros pour son garde du corps, qui a parlé de l'achat d'un appartement, de "sponsoring" et d'un "cadeau de mariage". Serge Dassault a aussi consenti un prêt de 250.000 euros, transformé en don, à son bras droit Jean-Pierre Bechter.

Une opération liée au rachat d'un journal, destinée à "éponger une perte potentielle", assure ce dernier à la barre.

Deux projets de prêts de 400.000 euros chacun ont aussi été identifiés par les enquêteurs: ils étaient destinés à Mounir Labidi, un ancien agent municipal, le seul des six prévenus absent au procès. L'avionneur l'avait accusé d'avoir dérobé un carnet dans lequel il listait des dons et de l'avoir fait chanter.

La présidente décrit enfin un compte de la société libanaise Iskandia, depuis lequel neuf chèques ont été émis pour un total de 3,2 millions à destination de deux hommes, dont Younès Bounouara.

Des faits sur lesquels ce prévenu devra s'expliquer lundi. "On vient de découvrir qu'autour d'un milliardaire, il y a de l'argent qui circule", lance-t-il, ironique, avant la suspension d'audience.





Nouveau commentaire :
Twitter

MAfrique | Revue de presse africaine | Mirador